Le nationalisme est la mort des Peuples


Alors qu’elles semblaient s’effacer pendant plusieurs années, au début du XXIe siècle, notamment en raison de la débandade temporaire du PQ et de l’abandon progressif, puis définitif, de son « préjugé favorable aux travailleurs », force est d’admettre que les tendances nationalistes au sein des mouvements de la jeunesse semblent reprendre de plus belle. La constitution de Québec solidaire comme parti électoral et la reconstitution de groupes comme « Oui Québec », voire de groupuscules groulxistes comme Nouvelle-Alliance, ramènent le nationalisme québécois dans de nouvelles configurations de discours et d’imageries.

Mais pourquoi le nationalisme occupe-t-il une place si importante ?

En fait, si le nationalisme refait surface, trouvant toujours de nouvelles façons de se maintenir, c’est parce qu’il entretient une proximité incontestable avec toute signification politique dans le monde qui est le nôtre, à savoir un monde où le modèle normatif de forme politique est l’État-nation en tant qu’outil de gestion et de médiation du capitalisme, du colonialisme et de l’impérialisme. Le nationalisme se construit à même le développement de la conscience politique d’un groupe, puisque celui-ci ne peut voir son expression que dans des marqueurs de situation qui sont toujours en même temps ceux de la nation : l’oppression linguistique, religieuse, ethnique, d’origine, de droits civiques, etc. E. Balibar propose que « dire que le nationalisme est, génériquement, organique de l’État-nation, ou mieux encore de l’époque de l’État-nation comme forme dominante, ce n’est pas dire que tous les nationalismes soient étatiques, pas plus que toutes les idéologies et tous les mouvements religieux ne l’étaient à une époque antérieure. Ce n’est pas non plus dire que l’État bourgeois fonctionne sur la seule base du nationalisme. Mais c’est dire que tous les nationalismes sont en rapport avec l’État-nation, c’est-à-dire le servent, le contestent ou le reproduisent » (La crainte des masses, p. 360). Et parce que le Québec ne correspond pas exactement à la forme de l’État-nation, bien qu’il en présente les caractéristiques fondamentales, particulièrement en tant qu’il y existe un appareil structurant l’exploitation capitaliste et coloniale, les désirs légitimes de liberté et de changement social se logent dans le fait que ce décalage pourrait permettre de les réaliser. Il est du devoir des révolutionnaires de souligner qu’aucune démonstration, ni théorique ni empirique, ne permet de considérer cette voie comme possible ; au contraire, elle ne sert qu’à entretenir des illusions, voire des moments de coopération avec d’autres forces nationalistes dont la force d’attraction est constamment dirigée vers des conceptions identitaires et d’exclusion.

Ajoutons que puisque les mobilisations sociales se font nécessairement dans un rapport conflictuel non seulement à l’« État » comme concept abstrait, mais bien à un État singulier, la forme apparente de la lutte est celle d’un conflit national, plus ou moins homogène selon les situations. C’est ce que voulait dire K. Marx et F. Engels dans le Manifeste du parti communiste en écrivant que « la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas au fond une lutte nationale, en revêt cependant tout d’abord, la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie ».

Toute l’histoire du Québec moderne depuis ce qu’on a appelé la « Révolution tranquille », dans les années 1960, implique de nouvelles configurations de la nation et de l’histoire nationale. Cet État québécois capitaliste s’établit et intervient dans l’économie notamment par la prolifération de projets de développement industriel, énergétique et extractiviste, particulièrement au nord, sur des territoires habités traditionnellement par les communautés innues, inuites, naskapies et cries. Cette accumulation rapide de ressources, transformées en marchandise et capitalisables, donne son véritable essor au développement du modèle appelé « État-Providence », celui même auquel on associe des services comme la santé et l’éducation. Cette impulsion rapide dans le développement de l’État québécois, qui a permis notamment la création des Cégeps et de certaines universités, est donc liée à un moment précis de son développement en tant qu’appareil colonial et d’exploitation.

Il y a donc toujours une tension indicible, muette, au sein du discours des luttes sociales au Québec quant à l’État. L’État est vu comme le pourvoyeur naturel des services sociaux, comme s’il existait, neutre, au-delà de l’exploitation, de la racialisation, du cishétéropatriarcat et des classes sociales. Cette conception humaniste de l’organisation politique permet alors d’accuser les différents gouvernements de manquer à leurs devoirs fondamentaux lorsqu’ils coupent dans les services sociaux. En tant que révolutionnaires, nous disons au contraire qu’il faut chercher à exposer les illusions entretenues par les appareils idéologiques d’État. Dans le cas de l’État québécois, il est nécessaire d’exposer que le moment « providence » de l’État, que l’on pourra rapidement circonscrire de 1960 à 1990, est indissociablement lié à l’accumulation primitive sur des territoires jusque là peu exploités par le gouvernement provincial (voir à ce sujet Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes, par Z. Nungak) et à une forte immigration appelée à travailler dans des secteurs clés comme le réseau de la santé. En se fiant aux adeptes d’un indépendantisme de gauche, la révolution nationale et sociale subsumerait toutes les autres propositions de résolution des problèmes du capitalisme par l’un ou l’autre de ces sous-aspects : souveraineté, réformisme, augmentation de la représentation, décentralisation des pouvoirs. Néanmoins, et en dépit d’un caractère social, il faut dire qu’elle reconduit aussi tous les problèmes fondamentaux intriqués à l’idée de « nation », se déployant en coprésence plus ou moins forte avec la racialisation, la suprématie blanche et la possession d’un territoire. Si nous n’avons pas l’occasion ici d’entrer dans le détail de la démonstration, il faut souligner que toute modélisation économique qui propose que l’État actuel puisse fournir la gratuité scolaire ou tout autre modèle social-démocrate compatible avec le capitalisme cache les réelles dynamiques de l’exploitation qui permettent la création des richesses à l’heure actuelle.

Ce moment de collaboration de classes est convoqué, consciemment ou non, par l’essentiel des discours des luttes sociales au soi-disant Québec. Cette possibilité est abstraite du contexte socioéconomique qui l’a rendu possible pour en faire un horizon perpétuellement reconduit. En refusant une vision réformiste de la lutte sociale, du Québec et de son État, il devient alors possible de sortir des pièges rhétoriques du nationalisme pour s’engager dans de réels processus de déconstruction du colonialisme et du suprémacisme blanc, inséparables du système actuel.