Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,
Des fleurs dans la nuit.
P. Eluard
Cet article se veut le premier d’une série d’esquisses autour de réflexions quant aux perspectives révolutionnaires.
La pandémie de Covid avait fini d’achever la reconfiguration des dynamiques associées à la gauche et à l’extrême-gauche sous les États québécois et canadiens ; les derniers soubresauts de la grève étudiante de 2012 se sont largement éteints dans la machine électorale de Québec Solidaire et la vie bien rangée que l’horizon petit-bourgeois étudiant leur promettait, laissant, politiquement et humainement, seules celles pour qui ces vies ne sont pas possibles.
Les différentes tangentes anarchisantes et affinitaires se sont essouflées, le coucher de soleil de l’altermondialisme s’étant éteint avant que l’insurrection ne vienne. Les initiatives critiques de la collaboration, de l’aplaventrisme et de la spectacularisation syndicale, étudiante ou non, sont largement étouffées par les phénomènes qu’elles dénoncent justement. Les mouvances écologiques, calmes ou enragées, perdent l’appui massif qu’elles avaient dans la jeunesse il y a quelques années, faute de faire force de proposition. Quant au mouvement syndical étudiant, combattif ou non, il vivote à peine.
Les organisations communistes révolutionnaires et anarcho-communistes se sont décomposées au fil du temps, pris dans l’indicible décalage entre la situation immédiate et la nécessité révolutionnaire, le tout accentué par leurs tendances patriarcales et leur fétichisme passéiste. Les mouvements de solidarité avec la Palestine reposent les questions de l’internationalisme, de la guerre, des États-nations, de l’impérialisme, du colonialisme – conflits révoltants qui ouvrent des failles béantes dans le constat de l’horreur du monde, sans pour autant qu’il ne soit possible d’obtenir des gains. Quant aux mouvements queer, anarcho-syndicalistes, féministes ou anarchistes culturels, ils arrivent, pour différentes raisons, à trouver écho chez certaines personnes intéressées, notamment grâce aux réseaux sociaux, mais restent coincés, contre leur gré, dans des dynamiques sans grand débouché, les militant·e·s portant ces initiatives à bout de bras se trouvant, à juste titre, dépassé·e·s et épuisé·e·s, voire menacé·e·s ou judiciarisé·e·s.
Deux ans après la tenue d’assemblées anarchistes larges menant à la fondation de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), un an après la fondation du collectif Première Ligne, il semble opportun de revenir sur les réflexions qui animent et activent les militant·e·s contribuant à la Partisane.
Nous pensons que théorie, pratiques, dynamiques étatiques, éducation, privilèges, tout ce qui relève de la politique et de l’histoire, sont autant d’éléments à prendre sérieusement en considération, bien qu’ils n’apparaissent habituellement pas de manière aussi explicite.
Le conflit des communistes anarchistes contre le milieu, bien qu’il ne soit pas au fond un conflit interpersonnel, en revêt cependant tout d’abord, la forme.
Cette série tentera donc d’explorer différents aspects organisationnels et théoriques liées à des problèmes posés – par leur présence ou leur absence – à celles qui s’intéressent sérieusement à l’idée révolutionnaire, à penser la politique à partir d’elle-même.
La nébuleuse des comités, une forme à liquider
La forme spontanée d’organisation dans les milieux anarchistes et plus largement militants à soi-disant Montréal depuis au moins une dizaine d’années est celle du comité, ou plutôt de la nébuleuse de comités, c’est-à-dire une tentative de structuration par la création rapide et multiple de différents comités qui se distribuent, plus ou moins clairement, certaines tâches autour d’un projet ou d’une campagne. Le modus operandi est habituellement le suivant : d’abord, une première réunion est convoquée (sous le nom de réunion de mobilisation, rencontre large, assemblée, etc.), de là, sont créés, plus ou moins logiquement, des comités associés à certains aspects et pour lesquels il est possible de signifier son intérêt. Cette façon de faire est généralement vue comme la méthode anarchisante de faire : sa forme est opposée à des structures plus formelles, voire hiérarchiques, comme celles des associations étudiantes par exemple et l’intégration, voire la participation, à un comité, est perçue comme libre et non contraignante.
Néanmoins, cette façon de faire contribue à notre sens à la faiblesse générale du milieu en dépolitisant le travail militant et en reproduisant des dynamiques questionnables. Comme à notre habitude, cette position critique ne se veut ni un reproche ni une posture extérieure au problème ; elle nous vient de notre large expérience de participation à des campagnes par comité et conséquemment, de la déception de voir que nos efforts passés n’ont pas su enrichir durablement un milieu révolutionnaire menaçant pour le système, et du constat d’urgence à tenter de nouvelles pistes de résolution. C’est parce que les problèmes du milieu sont nos problèmes que nous les considérons avec rigueur et intransigeance.
L’atomisation des forces
Un des premiers effets de cette forme spontanée d’organisation est d’atomiser, c’est-à-dire de diviser en petites parties, les forces mobilisées selon des comités aux rôles et objectifs floutés. Elle repose sur l’illusion générale de gagner du temps en déléguant certains aspects de la campagne ou du projet à des moments ultérieurs où moins de personnes seraient présentes. Cette façon de faire constitue surtout un pelletage en avant des problèmes du travail politique : il y a toujours une « prochaine date de réunion » ou un « nouveau comité » pour régler le problème, jusqu’au moment où tou·te·s réalisent que les contraintes de temps sont désormais sévères et qu’il faille y aller pour « cette fois seulement » « au plus simple, au mieux », au « comme tu le sens », au « mieux que rien » et au « je ne sais pas trop quoi faire d’autre ». Évidemment, à chaque fois, la même expérience donne les mêmes résultats.
Paradoxalement, cette forme spontanée d’organisation repose sur une bureaucratie inutile. C’est-à-dire que le canevas de la nébuleuse des comités nécessite implicitement une bureaucratie invisible, soit le suivi constant d’une ou deux personnes par comité et la convocation incessante de prochaines rencontres pour lesquelles la simple existence d’une date semble plus importante que le réel contenu. Dans l’état actuel du milieu montréalais, peu de gens ont l’envie, la capacité ou l’énergie d’assurer ce secrétariat invisible, aussi ingrat que vain. Ce désintérêt nous apparait tout à fait justifié : sans reconnaissance ni redevabilité, sans pérennité du travail ni réelle camaraderie, il ne s’agit finalement que d’énergie perdue, de temps gaspillé, de querelles inutiles, de dévouement stérile, auxquels s’ajoutent des dynamiques de classe, de genre, de racialisation et de marginalisation.
Toutefois, nous ne pensons pas qu’une meilleure structuration de ces comités (objectifs clairement définis, rôles, calendrier, redevabilité, mandats, etc.) réglerait fondamentalement le problème. En effet, bien qu’il y ait sans doute une certaine amélioration quantitative, une meilleure visibilisation de cette bureaucratie ne lui conférerait pas de réelle utilité et celle-ci s’embourberait tôt ou tard dans des enjeux de procédure sans fondement. En faisant d’une seule instance le lieu de la discussion et de la prise de position politique, on concentre les forces, et on observe mieux les dynamiques et les problèmes.
Le renforcement des positions de privilège et des dynamiques d’exclusion
L’invisibilisation de la bureaucratie nébuleuse implique, ou plutôt est entretenue par le maintien de certaines personnes en ses rangs, souvent des militant·e·s de longue date. Nous ne pensons pas que l’implication soutenue, l’accumulation d’expériences et la maîtrise de compétences politiques ne soient en elles-mêmes de mauvaises choses, bien au contraire. Il est en ce sens normal que des gens soient plus à l’aise, plus motivé·e·s, plus dévoué·e·s quant à certains projets.
Là où le bât blesse, c’est par l’illusion que tou·te·s seraient égaux devant la nébuleuse, que toutes les opinions sont les bienvenues, que chacun·e n’aurait qu’à s’investir là où cela lui tente, au gré des passions, et que se développerait ainsi organiquement un écosystème du milieu. Pour renforcer l’illusion, on intègre à la va-vite des primamilitant·e·s motivé·e·s mais évidemment désordonné·e·s, sélectionné·e·s selon des critères inexprimés, voire inexprimables. Cette situation donne fréquemment lieu à des incompréhensions et à des désertions rapides, en plus de manquer de respect, consciemment ou non, à ces personnes.
Puisque l’appartenance à un comité est purement arbitraire, celleux qui y restent ou qui s’y investissent peuvent rapidement en décider toutes les orientations, dans une confusion vaporeuse sur la notion d’autonomie. De là, deux tendances se dessinent selon les cas :
1) la limitation, en toute bonne foi, des décisions aux tâches minimales relevant incontestablement du comité, et ce faisant, la différance des orientations politiques dans la nébuleuse et
2) la transformation du comité en engrenage central du projet dont le contrôle implique presque mécaniquement – et conséquemment incontestablement – tout le reste.
L’une refuse le pouvoir de décision et se fait impuissante, l’autre accapare le pouvoir d’agir en alimentant l’illusion d’un décentrement ; la question de la production et de la reproduction des tâches est peut-être à chercher dans ces dynamiques.
Même en analysant la situation selon un modèle volontariste mais sympathique, « les comités appartiennent à celleux qui s’y impliquent », force est de constater qu’il s’agit la plupart du temps de la situation inverse. En effet, des militant·e·s influent·e·s, aimé·e·s, favorisé·e·s, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, peuvent s’impliquer minimalement dans les comités sans jamais voir leur place, leur parole, leur valeur ou leur autorité diminuées. D’autre part, des militant·e·s dévoué·e·s, travaillant·e·s, fiables, mais exclu·e·s de certains cercles de popularité ou de certains milieux de socialisation n’existent minimalement que par la grande quantité de travail qu’ielles donnent au projet, sous peine d’être rapidement exclu·e·s du coup. Dans ces circonstances, il est évident qu’une simple discussion de comité entraine des dynamiques que toutes les professions de foi pour l’horizontalité, l’inclusivité et le rejet du capacitisme n’arrivent pas à cacher.
Les critiques contre cette bureaucratie invisible du comité sont donc confinées à rester indicibles, car elle génère une atmosphère où elle est impossible à remettre en question puisqu’elle se nie elle-même. De là nous éclaire le sens du mot « privilège », « loi privée », c’est-à-dire une loi, une règle, une possibilité, qui ne s’applique qu’à certains individus et pas à d’autres.
Politique et communauté
La nébuleuse se veut « politique », car elle s’accroche notamment à des éléments sociaux ou environnementaux pour lesquels elle tente de construire des mobilisations, mais le lieu de cette politique reste inintelligible (des pistes de réflexion se trouvent dans « Ébauche à une stratégie révolutionnaire » dans Première Ligne, no 1). Cette forme spontanée d’organisation politique domine le milieu montréalais au point d’avoir éclipsé la plupart des autres formes d’organisation. En comparaison avec d’autres endroits du monde, la plupart des camarades d’ici ont une faible littéracie quant à l’histoire militante ; ce n’est pas là une tare individuelle mais bien une aporie collective. Se constituer en « militant·e », c’est faire partie de ce milieu ; en être exclu·e, c’est entrer dans un trou noir où rares sont celleux qui arrivent à sortir et à revenir.
Il faut dire que la multiplication des réunions de comité alimente un agenda sociomilitant qui constitue par le fait même un milieu de socialisation. Personne ne nie ici une certaine nécessité affinitaire, l’importance des liens humains et d’une franche camaraderie entre les personnes qui dédient des parts importantes de leur vie au changement social. Comme nous le disions au printemps dernier, à la fondation du projet de revue, à Première Ligne, nous n’établissons pas de frontière claire entre le militantisme et nos autres activités. Nous sommes en faveur de la multiplication des lieux de politisation, notamment par le développement de locaux et d’initiatives d’implantation qui créent du lien autant entre les camarades qui y participent qu’avec les personnes que nous souhaiterions mobiliser. Le haut degré de militantisme nécessaire à la construction d’un réel milieu révolutionnaire implique que plusieurs d’entre nous ont déjà ou seront appelé·e·s à refuser de parvenir dans le système capitaliste, à nous déclasser, à nous marginaliser et à rompre avec le régime compulsif du cishétéropatricat monogame et familialiste. L’isolement, l’exclusion, la répression, la peur, la violence sont autant d’horreurs que personne ne devrait affronter seul·e. Dire que la camaraderie est essentielle serait un euphémisme.
Ce que nous proposons néanmoins, c’est que l’existence de ces milieux gagnerait à ne pas dépendre de la multiplication des comités comme structuration spontanée des projets militants. D’une part, le travail politique gagnerait en netteté, voire en efficacité. D’autre part, personne ne se présenterait à une réunion de comité simplement par peur d’être rejeté·e d’un milieu de socialisation. Nous pensons que la diminution drastique du nombre de personnes présentes dans une réunion de comité entre le premier jour et le dernier jour d’une campagne dépend en partie de ce phénomène ; si la pression est forte pour donner son nom au début, il arrive un moment où il devient socialement acceptable de se désinvestir. La clarification des formes politiques pourrait amener les gens à faire des choix d’implication qui leur conviennent mieux. Par la force des choses, la nébuleuse des comités comme principale forme d’organisation spontanée alimente le caractère éthéré de l’anarchisme montréalais,
Quelques pistes de réduction des méfaits
Se concentrer sur une instance politique
Il s’agit là du cœur de la contre-proposition au modèle actuel. Il faut faire exister des espaces où chacun·e a l’impression non seulement de pouvoir être écouté·e, mais de constituer un réel maillon du projet et d’y faire corps, et non d’être une simple présence présumée consensuelle dans le fond d’une pièce, dysfonctionnelle. Les formes et les paramètres de cette instance peuvent être complètement définis par la situation des personnes impliquées et leur vision politique, mais l’idéal anarchiste n’est pas le règne de la confusion et du laissez-faire.
Préparer des propositions
Cela ne veut pas dire que cette instance devrait être une foire à qui parle en premier ni une interminable plénière informe. La solution la plus simple consiste à préparer les propositions, idéalement par écrit avec un support de travail (impression, projection, etc.), sans nécessiter de formalisation particulière – on peut écrire sous forme de textes libres, ou selon la manière dont les idées se présentent à nous tant qu’elles peuvent être communicables aux camarades. De rencontre en rencontre, il est possible de mandater des gens pour travailler sur une soumission de proposition. Mieux encore, les personnes proposantes n’ont pas à être les personnes exécutantes par la suite. Rien n’empêche évidemment les discussions libres, lorsque souhaitées.
Assumer l’énonciation
Avoir le courage d’assumer d’où partent les réflexions qui sous-tendent une proposition et ne pas faire comme si elle tombait du ciel. Une ou des personnes ont eu une idée et la porte avec leur vision. Une présentation claire de cette intervention politique permet à tou·te·s de mieux s’en saisir et d’y adhérer ou non. Assumer cette position rompt avec la prétention d’égalité et d’horizontalité qui camoufle de nombreuses dynamiques malsaines, mais aussi des conflits politiques qui gagneraient à être élucidés.
Mieux circonscrire les objectifs et les visions du groupe
Il ne s’agit pas de tomber dans des procédures bureaucratiques interminables ni d’espérer une unité parfaitement homogène, mais sortir de l’idéologie spontanée où « tout le monde est anarchiste » ou « tout le monde est anticapitaliste » permet de mieux comprendre les coordonnées du projet, sa conception politique, ses qualités et ses défauts, ses inspirations et ses aspirations.
(Se) demander pourquoi fonder tel ou tel comité est nécessaire.
On pourra par exemple convenir qu’un comité responsable d’une soirée de financement est tout à fait raisonnable et facile à circonscrire, alors qu’un comité de réflexion politique pose des problèmes beaucoup plus sérieux quant à l’articulation des dynamiques de pouvoir et des orientations du projet. L’existence d’un comité par tradition ne semble pas être une justification satisfaisante non plus.
L’action politique est basée sur des mandats clairs
Ceci s’applique que l’on choisisse de créer un comité ou de renforcer l’instance politique. La fondation d’un comité journal par exemple, peut être une piste intéressante, considérant les nombreuses tâches spécifiques de ce projet qui ne plaisent nécessairement à tou·te·s. Néanmoins, le contenu de la production théorique reflète toute la couleur du groupe politique et contribue largement à son rayonnement, mais aussi à son inscription dans le champ politique. Le travail éditorial doit être confié à des camarades dont on appuie non seulement les compétences techniques, mais aussi la capacité à exercer des choix qui correspondent aux désirs de la majorité du groupe. Par mandat clair, il ne s’agit pas simplement d’une liste de tâches, quoique celle-ci ne nuit pas ; l’intelligence politique et les qualités de tel·le ou tel·le camarade pour réussir la tâche doit être prise en considération comme un facteur déterminant de réussite et de progrès collectif. Il est tout à fait pertinent d’inclure des personnes moins expérimentées sur certaines tâches, mais cela fait aussi partie d’un choix conscient de mandatements.
Développer des communautés révolutionnaires
Comme abordé au dernier paragraphe de ce texte, nous pensons qu’il est judicieux de réfléchir à l’imbrication entre nébuleuse des comités et milieux de socialisation gauchiste. De nouvelles formes d’activité politique, dédiées à transformer le monde autant qu’à changer la vie, devraient apparaitre si notre action politique arrive à alimenter un phénomène d’emballement, d’accélération, d’intensification, de massification de la politique confrontationnelle. L’initiative, la volonté et la créativité des camarades sont de précieux atouts à ne pas sous-estimer dans la construction de la culture de résistance dont nous avons besoin.