En voulant organiser la lutte, dans les dernières années, on a entendu plusieurs interventions militantes s’articuler autour de formulations du type « Je ne suis pas réformiste, mais les réformes peuvent être importantes », dont les variations nombreuses et parfois rigolotes sont presque toujours symptomatiques d’un même problème : la confusion politique. Loin de vouloir diminuer les camarades, notamment parmi les moins expérimenté·e·s, qui tentent publiquement de revendiquer une appartenance révolutionnaire, nous faisons le constat qu’il est excessivement difficile pour une personne nouvelle à la militance d’obtenir aujourd’hui les outils nécessaires à l’articulation pourtant indispensable entre réformes et révolution.
Cette situation est à lier généralement avec la relative hostilité à la théorie dont sont marqués les milieux de l’extrême-gauche du soi-disant Québec, notamment dans une tendance à rejeter toute réflexion stratégique. Or, ce sont là des débats qui intéressent les révolutionnaires, partout sur la planète, depuis plus de cent ans désormais. Mais cette tendance risque de mener l’abandon du point de vue révolutionnaire à même les luttes sociales, c’est-à-dire d’un point de vue de classe qui exige l’abolition du pouvoir capitaliste, de son État, de ses lois et de ses dominations. En abandonnant cette position, les militant·e·s, même parmi les plus radicales ou les mieux intentionnées, se sont retrouvé·e·s, au fil des ans à ne concevoir les luttes sociales qu’en termes d’objectifs pratiques immédiats.
C’est ce que R. Luxemburg identifiait comme une « politique de compensation » – voire une « politique de maquignonnage », un vieux terme associé à des manœuvres frauduleuses et secrètes – qui entraine une « attitude conciliante sagement diplomatique ». En d’autres termes, on fait alliance avec des groupes, voire des individus, uniquement autour d’un objectif, sans prendre en considération les perspectives politiques qui sous-tendent ces mobilisations. Souvent, pour des militant·e·s d’extrême-gauche, cela a représenté la prise en charge d’actions directes, plus ou moins légales, pour lesquelles les groupes communautaires ou les syndicats ne voulaient pas prendre de responsabilité. Mais sans organisation publique pour s’associer à une mobilisation sérieuse et audacieuse sur des bases révolutionnaires, il n’y a aucun gain à faire.
Au contraire, n’incombe dans ces cas à l’extrême-gauche que le risque de la répression, qui vient s’ajouter à l’épuisement nécessairement entrainé par l’absence de nouvelles forces dans son camp. En se basant en principe sur la bonne entente et la reconnaissance d’une certaine diversité des tactiques, dans les faits, les militant·e·s qui appuient leur activité politique sur ces façons de faire adhèrent, consciemment ou non, à l’espoir que le milieu va éventuellement se radicaliser, habituellement après un mouvement réussi pour une réforme. Mais en régime capitaliste, les réformes ne sont que des coquilles rapidement vidées de leur substance par le système qui les absorbe sans grand cas. Gagnée ou non, dans une évaluation de la lutte toujours mitigée, la réforme ainsi établie sera rapidement associée à la désillusion d’une nouvelle perte, d’une nouvelle difficulté, d’une nouvelle attaque de l’État et du patronat. Ainsi est-il possible d’en conclure que la voie vers le communisme, la voie vers l’anarchie, n’est pas celle de la multiplication des luttes réformistes jusqu’à la victoire finale.
Cette conception est donc trompeuse ; elle ne sert qu’à repousser indéfiniment la révolution sans vouloir s’en saisir comme de notre responsabilité immédiate (on lira à ce sujet « Ébauche à une stratégie révolutionnaire », dans la revue Première Ligne, nº1, avril 2023). Par ailleurs, elle contribue à cacher le réel travail accompli par les militant·e·s radicales. Enfin, ces dynamiques d’entente implicite sont basées sur des fonctionnements affinitaires qui rejettent une majorité de personnes, y compris celles qui voudraient se joindre à la lutte. Elles favorisent ainsi les dynamiques autoritaires, les exclusions et les abus, notamment d’ordre émotionnel et sexuel, parce qu’être en bons termes avec les personnes qui prennent les décisions pour le groupe est souvent la seule façon de faire de la politique dans ces milieux.
En prenant l’exemple du logement, la question centrale ici, c’est la propriété privée des logements, un autre rouage capitaliste pour exploiter les travailleur/se·s. Celle-ci donne l’impression qu’elle « va simplement de soi » : telle est l’illusion capitaliste qui fait de son règne celui de l’ordre naturel des choses. Pourtant, il est évident que la propriété privée du logement est réglée par une multitude de lois, de règlements et d’interventions de l’État. Ces modalités font partie des contradictions internes de l’économie capitaliste. Si la lutte quotidienne de la classe ouvrière est fructueuse, voire nécessaire, ce n’est pas tant dans sa capacité à obtenir ou à bloquer des réformes, mais bien dans le développement de la conscience de l’échec de cette stratégie, et conséquemment, de la nécessité d’abolir les conditions mêmes qui rendent les réformes nécessaires par la révolution sociale.
L’essence de toute tactique révolutionnaire consiste à reconnaître les tendances du développement du système capitaliste et à en tirer aujourd’hui les conséquences dans la lutte politique. Nul besoin d’attendre que la situation soit toujours pire, voire catastrophique, pour comprendre les gouvernances actuelles de nos sociétés. Sur la question du logement comme sur la question écologique, il est évident que nous avons en main assez d’éléments pour agir immédiatement. Les attaques des gouvernements contre les classes populaires doivent avoir comme réponse l’expression incessante et soutenue de notre refus volontaire de consentement au régime bourgeois et à ses valeurs attaquables.