À Longwy comme à Saint-Lazare
Plus de slogans face aux flicards
Mais des fusils, des pavés, des grenades !
Il y a fort à penser que les anarcho-libéraux qui ont trouvé que mon ton est « fucking violent » ont probablement cessé de nous hate-read, et on peut donc commencer à parler de perspectives de rues entre personnes sérieuses. En effet, gagner dans la rue ne devrait pas être notre seul objectif, mais c’est un indicateur intéressant de nos capacités organisationnelles et du niveau d’engagement des personnes agissant dans notre milieu : d’où l’importance de ne pas laisser de places à celles et ceux qui voudraient nous pacifier.
Comme nous le disions dans le texte « Tu vois quand tu veux… », les choses s’améliorent, mais il ne faudrait pas devenir complaisant. Nous avons par exemple encore vu des choses parfaitement stupides et potentiellement dangereuses pour nos camarades lors de la manifestation du 1er mai 2024. Nous donnerons ici deux mentions spéciales « gauchiste neuneu » : 1) pour les jets de projectiles au-dessus des têtes des gens depuis l’autre côté de la rue, vers une cible entourée de camarades et 2) pour la personne renversant une lourde boite aux lettres en pleine manif, manquant tout juste de se retrouver écrasée dessous.
En dehors de ces cas que l’on ne doit pas exagérer mais qui risquent de continuer à exister, il faut discuter plus concrètement de ce qu’on attend de ces périodes d’affrontements. En effet, on tend à parler d’affrontements, mais on observe généralement uniquement des actions de sabotages, essentiellement contre les vitrines. Dans l’ensemble, la police s’en tire bien et fait peu partie de nos cibles. On comprend bien pourquoi, car notre combattivité est encore basse, la solidarité doit encore être renforcée et les gens ne sont sans doute pas encore prêt.e.s, les risques étant plus élevés.
Les techniques actuelles (2022-2024) du maintien de l’ordre à Montréal consistent à placer un cordon de policiers le long des éléments identifiés comme radicaux pour dissuader la commission d’actes illégaux. Ce qui marche la plupart du temps. On observe en effet que la police vient se positionner après que quelques fenêtres aient été brisées. À la suite de quoi, soit les actes illégaux s’arrêtent, soit les gaz sortent et la dispersion devient presque inévitable malgré les progrès actuels.
Suite à ces considérations, je fais deux hypothèses que je développerai par la suite :
La destruction de vitrine est secondaire
Le SPVM hésite doctrinalement entre le maintien de l’ordre à l’allemande et à la française
Ça casse sans que ça passe
On peut faire l’hypothèse que c’est précisément le fait que la police ne soit pas prise pour cible qui lui permet d’agir à sa guise et de faire cesser les débordements, notamment en nous collant, en faisant de l’intimidation sur les côtés : pointer les gens, tirer les bannières, menaces, arrachage de parapluies, etc. Pour des individus non-habitués et non-organisés dans des groupes entrainés ou ayant plus d’expérience, ces coups de pression sont généralement suffisants pour générer plus de peur et de stress que de combativité – réaction normale en ces circonstances.
La suggestion habituelle des gens qui pensent savoir quoi faire est d’appeler à prendre les trottoirs. D’une part, on observe que ces gens qui s’époumonent font preuve de bien peu de combativité lorsque la police remonte le long du cortège, de l’autre, il ne faut pas être naïf sur nos capacités actuelles. L’anti-émeute ne ferait qu’une bouchée des badauds épars qui essayent davantage de les gêner que de les empêcher de passer. Il faudrait des groupes de camarades plus nombreux et plus disciplinés pour espérer ralentir ou gêner leur progression ; à la fin de la journée, en effet, force reste à la loi. Il est assez facile pour des policiers bien équipés de briser ces équipes qui risquent de se retrouver rapidement isolées par le reflux du reste de la manifestation. Nos ennemis sont mieux armés. Ce que nous devons espérer, c’est qu’ils n’aient pas la légitimité politique d’hausser le niveau de violence au-delà de nos capacités. Quoi qu’essayent de prétendre les policiers et les appareils répressifs d’État, nos feux d’artifice sont peu de choses face à un Glock.
En effet, cette surimportance donnée à l’occupation des trottoirs a une seule raison réelle : les personnes qui veulent casser des vitrines et taguer les murs veulent une meilleure protection contre des arrestations éventuelles. C’est somme toute assez légitime et nous le faisons bien volontiers, cependant, cessons de prétendre qu’il s’agit d’autre chose. Or, cette façon de concevoir l’émeute ou l’affrontement de rue nous amène à donner une importance démesurée à la casse. Cette pratique somme toute anodine dans beaucoup d’endroits sur la planète, est devenu le critère de jugement de la radicalité des initiatives, pour une raison assez simple : c’est le maximum que les gens s’imaginent être capable de faire en manif, notamment à cause du fait que l’organisation des groupes de casse soient le fait de petits groupes affinitaires et que les manifestations comportent un nombre ridicule de participant.e.s. Toute organisation plus importante de la conflictualité en manifestation implique nécessairement de passer à un plus haut niveau organisationnel. Or, idéologiquement, plusieurs personnes influentes actuellement s’y opposent, nous encourageant à demeurer dans ce marasme qui valide leurs théories et les consacre comme les plus radicaux : au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.
N’en déplaise aux partisans de l’impuissance, ou groupes affinitaires insurrectionnels plus-radical-que-moi-tu-meurs, ce qui manque ce sont des groupes nombreux, disciplinés et combatif, si on veut espérer améliorer la situation. Il faut changer de paradigme et nous allons tenter de l’illustrer en étudiant les forces en présence et la doctrine policière qui semble être appliquée.
Poutine, choucroute ou cassoulet ?
On notera que les forces anti-émeutes à travers le monde choisissent souvent de s’affilier ou d’emprunter la doctrine française ou allemande. Ces deux corps policiers sont reconnus internationalement pour leur professionnalisme en manifestation et leur capacité à former leurs collègues à l’étranger et sur le territoire national, y compris colonial. Ceci est une part importante du rayonnement politique de ces pays. Nous faisons l’hypothèse que le maintien de l’ordre en manifestation de la part du SPVM, est une voie moyenne, peut-être une hésitation ou une bâtardisation entre une doctrine allemande et une doctrine française. En effet, le SPVM est une police qui aimerait avoir le rayonnement d’une police municipale comme le NYPD, mais n’en possède pas les moyens. En somme, le SPVM serait un corps policier mâtinant volonté de rayonnement façon NYPD et doctrine allemande mais sans moyens suffisant, ce qui les refait tomber dans une brutalité française.
Aussi, il faut prendre en compte que le SPVM a vécu une défaite devant la démocratie bourgeoise qui a certainement influencé et perturbé sa doctrine des années Tremblay et Coderre. Les flics de Montréal ont clairement moins les mains libres qu’en 2012, ne peuvent pas se permettre d’être aussi brutaux, médiatiquement et politiquement – en tout cas pour un temps. Ces derniers ont assez récemment été comdamnés pour des souricières et autres arrestations pour lesquelles des camarades vont toucher des réparations. Difficile à dire, sans être au sein de l’appareil d’État, ce qui a eu le plus d’influence sur la situation actuelle, mais cet élément en fait certainement partie.
Furia francese
La doctrine française est actuellement en pleine évolution et a connu de nombreux changements depuis le mouvement contre la loi travail de 2016 et les luttes successives. Ce que nous allons décrire ne tiendra pas toujours compte de ces évolutions, mais cela importe peu, car un changement doctrinal est un processus qui met du temps à se propager et n’a, à notre avis, pas encore traversé l’Atlantique.
La doctrine française depuis les années 1980 a été marquée par les mouvements ayant suivi la mort de Malik Oussekine. Ce jeune étudiant arabe avait été tabassé à mort par des voltigeurs, dans son hall d’immeuble, suite à une manifestation à laquelle il n’avait même pas participé. Les voltigeurs étaient des policiers, montés à deux sur de petites motos nerveuses, équipés de longues matraques, et agissant en groupe. Suite à cela, la doctrine policière s’est orientée vers une recherche du « 0 mort en manifestation ». Moins pour des raisons morales que pour éviter de créer des martyrs et de renforcer les mouvements. Cette doctrine a été abandonnée depuis, notamment après l’absence de réaction à la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD (zone à défendre : espace occupé politiquement par des militant.e.s issu.e.s des différentes tendances de l’autonomie révolutionnaire) de Sivens en 2014.
Différentes méthodes alternatives à la matraque et au choc ont donc été inventées ou renforcées. La principale est l’entente avec les soi-disant « partenaires sociaux » (syndicats, partis, associations) pour organiser les manifestations. En effet la police cherchait à s’extraire et à déléguer le maintien de l’ordre le plus possible à des forces internes au mouvements social. En se tenant hors des manifs, en périphérie, elle évitait d’exciter la foule. Et lorsque l’intervention devenait nécessaire, on envoyait de larges quantités de lacrymogènes pour dissuader les moins décidés et établir une barrière évitant le contact direct avec les forces anti-émeutes. Des équipes de policiers plus légers, en civil ou non, pouvaient alors opérer des arrestations ciblées, le « saute dessus » dans le jargon policier. Suite à cela, des peines plus ou moins exemplaires étaient données par la justice. On passe d’une pratique où la violence répond à la violence (dans la logique policière), à une situation où la punition est donnée par l’institution judiciaire.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le maintien de l’ordre français et la police, notamment sur ses évolutions au cours de la dernière décennie, mais nous en resterons là pour l’instant. Pour synthétiser, listons les éléments importants :
Mise à distance des manifestants, rejet du contact
Délégation du maintien de l’ordre
Violence mesurée et arrestations ciblées
Judiciarisation, notamment par des cas exemplaires
Deutsch qualität
Autre maintien de l’ordre démocratique : la police allemande. Nous allons ici nécessairement opérer une simplification encore plus outrancière que pour la police française. Tout d’abord, nous maitrisons moins la doctrine et avons moins d’expérience avec la police allemande mais surtout, l’Allemagne est une république fédérale très différente institutionnellement du centralisme français. Les länder ont plus de pouvoir et leurs corps policiers ont parfois des nuances importantes en termes de doctrine, d’armement, etc.
En général, dans la doctrine allemande, les grenades lacrymogènes sont presque entièrement absentes de l’arsenal, pour des raisons certainement historiques et politiques, mais aussi parce que leur doctrine peut largement s’en passer. La police allemande se targue de ses compétences de désescalade et de résolution des conflits, et compte bien davantage sur l’intimidation et sur le renseignement.
En effet, des policiers sont spécialement formés pour aller au contact des manifestant·e· pour tenter d’empêcher que des situations dégénèrent, tenter de donner un visage humain au maintien de l’ordre, désescalader les tensions, etc. On peut parler à la police sans risquer de se faire taper, les policiers sont dans l’ensemble polis et compréhensifs – tout est théoriquement fait pour encourager le dialogue et toutes ces « bonnes choses ».
Cependant, si cette approche ne fonctionne pas, les forces anti-émeutes sont généralement présentes de façon extrêmement massive et lourdement équipée. Dans les manifestations combattives, celles-ci encadrent même souvent entièrement les manifestations des autonomes ou de l’extrême-droite. On trouve régulièrement au moins un policier par manifestant, même quand la manifestation compte des centaines ou des milliers de personnes. Cet encadrement se fait de façon très proche, collant les manifestants – ce qui nous apparait comme similaire au Service de police de la Ville de Montréal si ces derniers clôturaient entièrement nos cortèges ou presque. Ceci crée une atmosphère de tension, de stress, voire de claustrophobie, et une empoignade peut conduire au choc frontal avec un dispositif massif. Ce très fort pouvoir de dissuasion est largement à l’origine du Black bloc moderne. Pour les personnes intéressées, nous vous invitons à lire le texte « Mon premier black bloc » sur le site de Première ligne.
Ajoutons à cela que les policiers allemands n’ont pas le même arsenal que les français, qui a produit tant de mutilés et participe en partie à la radicalisation et à la haine de la police. Les policiers allemands sont équipés de matraque, de bombes au poivre et de gants coqués. Si la situation dégénère, ils comptent sur leur nombre, la peur, et leurs canons à eau. Certains Länder utilisent d’autres armements spécialisés, mais cela reste moins fréquent.
Cependant, on se rend vite compte que ce type de déploiement implique de très importantes dépenses et une lourde logistique pour les corps policiers. Il est donc nécessaire de savoir quand il est pertinent ou non de se déployer et comment. Les services de renseignement sont donc largement sollicités et ont une assez bonne compréhension de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite. Ces services publient d’ailleurs régulièrement des rapports publics, où ils sont capables de comptabiliser les membres actifs et les sympathisants de chaque tendance au sein des mouvements.
Synthétisons à nouveau les grands axes de cette doctrine :
Désescalade
Intimidation
Nombre très élevé de policiers
Renseignement
Ce type de maintien de l’ordre qui apparait aujourd’hui moins barbare que les méthodes françaises de ces dernières années est cependant loin d’être infaillible, comme le G20 de Hambourg est venu le démontrer.
L’gros bon sens du SPVM
Le SPVM est la poutine de la doctrine policière, c’est-à-dire qu’elle mélange différents ingrédients qui n’ont en temps normal rien à faire ensemble pour tenter de produire une culture locale du maintien de l’ordre. On pourrait discuter de savoir si cela est le produit des conditions matérielles, d’une volonté d’indépendance idéologique, ou des deux. Il nous semble que le SPVM a la prétention de se placer en spécialiste du maintien de l’ordre en manifestation, à l’échelle de l’Amérique du Nord, en raison de ses faits d’armes en 2012, au sommet des Amériques, etc. En effet, les polices bénéficient souvent plus que nous de l’expérience des conflits sociaux. Elles sont bien plus capables de synthétiser, de faire des retours sur expériences, de faire des formations, de tester des équipements et des tactiques, etc. évidemment appuyées par les ressources répressives, matérielles et économiques des États.
Ceci a très certainement été le cas pour le SPVM, et son expertise n’est pas à sous-estimer. Cependant, on notera que cela fait près de dix ans que le mouvement social n’a pas été une menace pour la paix sociale et que l’extrême gauche ne cesse de perdre de sa puissance. Cette expertise est donc aujourd’hui largement surestimée, rouillée, ou doctrinalement dépassée pour espérer répondre au prochain mouvement social. La police française, malgré son expérience répétée des mouvements sociaux, a quand même eu beaucoup de mal à contenir leurs dernières mutations, perdant souvent pied au cours de ces luttes. Le SPVM peut certainement être défait, localement, ponctuellement, si nous nous en donnons les moyens.
Pour espérer vaincre, nous pouvons compter sur deux choses. Soit l’apparition d’un mouvement social de masse combattif, soit l’amélioration de nos compétences actuelles. Or, l’une des options me parait plus crédible que l’autre et nous préparera pour le prochain mouvement.
La sauce
Le SPVM prend à la doctrine allemande sa dialectique entre volonté de désescalade et intimidation, mais sans se donner les moyens de les utiliser comme il faudrait. Tout d’abord, la désescalade apparait davantage comme une façon de se couvrir politiquement. L’objectif n’est pas réellement de tenter de discuter avec les personnes organisatrices ou les manifestant·e·s, d’être abordables et conciliants en cas de problèmes (combien de phrases absurdes et autres consignes ridicules avons-nous entendues dans les dernières années), mais de pouvoir simplement se justifier en disant qu’on a tenté d’établir le dialogue. En somme, ceci n’est pas si différent de la méthode française où le contact avec les manifestants se fait entre la DOPC et les chefs des services d’ordre, ou par les sommations données théoriquement avant usage de la force. La DOPC, direction de l’ordre public et de la circulation, est un service de la préfecture de police qui gère sur le terrain le déroulement de la manifestation et le dispositif policier pour limiter troubles et gène à la circulation.
Nous ne le souhaitons pas, mais un SPVM prenant plus au sérieux cette tâche aurait de bien meilleurs effets, que ce soit en termes de pacification ou de renseignement, plutôt que d’avoir ce comportement un peu infantilisant. Prenons un exemple. Avec quelques camarades nous avions repéré la présence d’un média d’extrême droite lors d’une marche climatique. Nous sommes donc allés les confronter et nous avons tenté de les empêcher de venir importuner les manifestant·e·s. Ceci a bien évidemment provoqué l’intervention de policiers à vélo qui se sont interposés. Nous n’étions pas dans une attitude particulièrement agressive vis-à-vis des policiers, et nous avons expliqué la situation poliment. Il était assez clair pour tout le monde que la source d’un trouble éventuel à l’ordre public était le fait de ces quelques personnes réactionnaires, venues avec de mauvaises intentions et des goons pour les protéger. Une approche intelligente, qui aurait amélioré la relation police-manifestants aurait été de demander au média d’extrême droite de bien vouloir partir. Au lieu de ça, les policiers ont temporisé les deux camps de façon inutile jusqu’à ce que le média se lasse et s’en aille, face à l’absence de compromission de nos camarades.
Pour ce qui est de l’intimidation, le SPVM est un peu meilleur, mais ceci est largement contextuel. En effet les manifestations qui nécessitent un important dispositif anti-émeute sont ridiculement petites. Il est donc aisé d’être imposant quand les gauchistes ne sont que quelques centaines, et qu’on a sorti un cheval ou deux en plus pour faire bonne mesure. Notons cependant que même dans ces situations, il est difficile de déployer une intimidation similaire aux Allemands. Des colonnes remontent bien la manifestation, mais il leur est clairement impossible de ceinturer efficacement tout le groupe, malgré notre faible nombre. Ils vont préférer marcher de concert et intimider la section de la manifestation qu’ils identifient, à tort ou a raison, comme la plus combattive. Dans leur esprit, ceci revient à se rapprocher des endroits où il y a le plus de gens habillés en noir, ce qui n’est pas toujours le groupe le plus apte à encaisser un choc.
Mais par-dessus tout, ce qui semble manquer au SPVM, et qui est la clé de voute de l’efficacité du système allemand, c’est le renseignement. On comprend aisément pourquoi. En effet, nous sommes loin de constituer une menace telle qu’il vaille la peine de dilapider des ressources dans une surveillance excessive de l’extrême gauche. Ajoutons que ceci pose aussi des problèmes politiques qui ont déjà fait scandale du temps de l’escouade GAMMA. Au vu des forces en présence et de la situation politique, il vaut clairement mieux orienter le renseignement vers les milieux de la criminalité traditionnelle. Ceci explique par exemple les déploiements excessifs pour des initiatives dont le potentiel de combativité était nul, ou pour le moins vraiment très limité. Nous avons certainement toutes et tous certaines de ces manifestations en tête, mais l’exemple le plus intéressant est certainement la cop15 : le plus gros déploiement policier depuis 20 ans selon les médias, et certainement la plus grande perte d’énergie pour l’extrême gauche montréalaise depuis un bon moment.
Certain·e·s d’entre nous ont pu y voir la volonté du SPVM de gonfler leur importance, de se faire des heures supplémentaires, ou d’autres considérations relevant de la politicaillerie et de calculs économiques. C’est sans doute une partie des raisons, mais on a ignoré d’autres aspects dans cette analyse qui illustrent que la police ne comprend pas vraiment qui nous sommes et ce qui nous anime. En effet la cop15 en tant qu’évènement international revêt une importance majeure pour le SPVM en tant qu’institution et joue un rôle de façade pour leur savoir-faire en termes de maintien de l’ordre. Ils ne peuvent se permettre que la cop15 se passe mal, et les perturbations doivent servir à démontrer leur professionnalisme à l’international. Pourtant, un tel déploiement devient vite ridicule quand on voit les quelques dizaines de gauchistes que cette mobilisation peinait à rassembler. Cela n’est pas à l’avantage du SPVM et vient très certainement du défaut de renseignement que nous mentionnions. De tels déploiements systématiques ruineraient et useraient le service. Mais ne pouvant se permettre de perdre la face, et ne sachant pas réellement ce qui allait se passer, voilà le résultat. Dans un mouvement social, cette méthode serait largement inefficace et provoquerait une attrition rapide des forces anti-émeutes.
Les frites
En ce qui concerne le modèle français, on pourrait commencer par souligner qu’il ne se marie pas bien avec une pratique à l’allemande. Nous allons commencer par souligner des similarités. Tout d’abord ce qui saute aux yeux, c’est l’importance donnée à la judiciarisation, aux mesures d’éloignements, aux interdictions de participer aux manifs. La police a bien compris que ceci était bien plus efficace comme outil de dissuasion et de répression que les coups de matraque. Les conditions sont ici utilisées comme des outils de punition et il y a fort à parier que les policiers savent bien ce qu’ils font quand ils lancent des poursuites pour des broutilles qui tomberont probablement devant le tribunal, ou en donnant des charges excessives et hors de propos. On peut par exemple penser à la tentative malheureusement réussie de catégoriser un feu d’artifice comme une arme à feu, ou certaines arrestations ciblées en cours de manifestation sur des bases excessivement flou. La judiciarisation est une arme policière servant à nous mettre hors de combat efficacement, sans nous emprisonner forcément, comme le font les Français.
Le corollaire nécessaire à cette judiciarisation est évidemment la pratique d’arrestations ciblées. Dans notre expérience récente, la police n’est pas si efficace que ça pour mener ces opérations. Nous estimons que dans la plupart des cas, la faute repose au moins autant sur l’échec de notre réponse collective que sur l’efficacité des policiers. Un exemple parmi d’autre lors d’une manifestation antiraciste récente au Saguenay, après le départ de la Meute, alors que notre attention se relâchait, les policiers en ont profité pour arrêter un camarade suite à la plainte bidon d’un fasciste. Les policiers ont joué avant tout sur la surprise, comptant très clairement sur notre manque ponctuel d’attention. Si nous étions mieux organisés, nous pourrions empêcher ces arrestations, ou temporiser suffisamment pour décider de la marche à suivre. Ceci réduirait une part des risques liés à la judiciarisation.
L’utilisation d’armes à létalité réduite est aussi plus proche d’une pratique française : grenades, balles de plastiques, tazers, etc. Ces outils jouent souvent un double rôle, dispersion et punition. Là où la police française utilisait le gaz en barrage, la pratique actuelle est plus proche des méthodes françaises contemporaine : faire fuir et punir les gens. Ceci va évidemment à l’encontre d’une police cherchant la désescalade, ne punissant que les coupables et les plus virulents. Pire, comme on a pu le voir au 1er mai 2024, les policiers avaient clairement l’intention de se venger dans la limite de ce qu’on leur permet. Ils ne peuvent plus faire de souricière, mais ils peuvent nous retenir un petit moment pour nous gazer et nous taper à leur gré, puis nous déplacer et nous frapper à nouveau en nous poursuivant pour nous disperser. Cette méthode ne sert pas vraiment d’autres objectifs qu’un défouloir, ce qui est très peu professionnel et assez inefficace sur le long terme.
Ce que les policiers aimeraient certainement, c’est de pouvoir déléguer une partie du service d’ordre aux organisateurs des évènements, ou que leurs pratiques finissent par provoquer une autopolicisation de nos manifestations. Le milieu montréalais est actuellement incapable de produire des interlocuteurs crédibles donc nous n’avons pas grand-chose à craindre de côté, quoi qu’en pensent certains individualistes anarchistes. Notre faiblesse nous protège. Par contre, comme nous l’avons souligné, l’autopolicisation est un risque réel. Mais dans l’ensemble, cette partie essentielle de la doctrine française historique est manquante.
Le « fromage »
Les gauchistes sont le « fromage » dans cette poutine. Ça couine pour rien, ça fait semblant d’être quelque chose alors que ça serait considéré comme un ersatz partout ailleurs, et ça fond aisément dès qu’on le mélange avec les frites et la sauce. Il ne faut donc pas faire grand cas de la façon dont les choses existent actuellement, pour essayer de voir ou nous pourrions peser. Mais mettons de côté les paraboles culinaires destinées à provoquer.
Il semble que le premier élément à notre avantage est le manque de compréhension et de renseignement sur nos mouvements, quoi qu’en pensent les partisans de la contre-culture de la sécurité. Ceci ne doit pas nous rendre complaisant. En effet, si nous redevenons une menace, des moyens suffisants seront alloués, des études seront commandées et des spécialistes seront embauché·e·s. L’Université québécoise regorge de « spécialistes » des mouvements sociaux aux loyautés peu certaines. Il faut par contre prendre en compte cet élément, car il nous donne une marge de manœuvre qu’il va nous falloir délimiter.
Un autre élément qui semble jouer en notre faveur est le faible nombre de policiers. Ceci peut paraitre contre-intuitif étant donné l’état de nos forces, mais le SPVM ne compte que 4000 policiers, dont une fraction ayant des rôles répressifs directs, et une infime partie dans l’anti-émeute. Ajoutons aussi qu’étant donné les salaires mirobolants et les avantages donnés à cette profession, il est peu crédible d’imaginer une embauche massive de policiers. Le renforcement de notre mouvement en nombre et en capacités est donc le point déterminant pour la politique de rue. Cependant ce recrutement doit se faire dans des groupes et organisations capables de fournir la formation idéologique, pratique et la discipline nécessaire à cette présence de rue. Rajouter des militant·e·s flous dans leur tête, des individualistes anarchistes en groupes affinitaires de 3 ou 4, ou quelques rad-libs ne nous aidera en rien à tenir la rue. Tous ces gens disparaissent d’ailleurs généralement au premier contact.
La courbe d’amélioration, bien que réelle, va se heurter aux enjeux politiques et organisationnels qui sous-tendent tout progrès tactique potentiel. Avant de pouvoir tenir la rue, il faudrait pouvoir nous tenir debout.
Quand on sera nombreux, on fera ce qu’on veut
La question principale est évidemment d’ordre politique, la politique de rue n’est qu’une représentation spectaculaire de certaines de nos capacités et de l’état du mouvement révolutionnaire. Sachons reconnaitre ici nos insuffisances, qui sont liés à des failles idéologiques et organisationnelles. Depuis trop longtemps, le poids de l’idéologie anarchiste individualiste ou insurrectionaliste et des rad-libs en tout genre nous a confiné·e·s dans l’impuissance et la représentation de la contestation. Nous y avons gagné l’incapacité de produire une nouvelle génération de militant.e.es révolutionnaires, trop occupé·e·s que les un·e·s étaient à compter les vitrines brisées et les autres à se battre la coulpe pour leur position de petit-bourgeois blancs, avec un avenir syndical ou parlementaire.
Il est désormais temps de penser à la construction d’organisations révolutionnaires, extra-parlementaires et insurectionnelles, débarassées des scories des vieux mouvements anarchistes et communistes nord-américains : trotskisme étudiant et sectaire, gonzalisme délirant et hors-sol, anarchosyndicalisme folklorique, anarchisme individualiste petit bourgeois et déconnecté, plateformisme obtu et mou, etc. Nous avons déjà trop attendu.
Il n’y a donc pas de solution magique. Les « organisations » actuelles sont insuffisantes et n’ont pas les reins suffisamment solides pour se réformer. La première étape est donc de réfléchir et de mettre en place la production d’une structure idéologique suffisante pour permettre un regroupement sur des bases saines. Ensuite, il s’agit de construire une ou des organisations prenant au sérieux la question révolutionnaire et insurrectionnelle. Enfin il faudra développer un travail prolétarien à destination des exploité.e.s afin de construire une base sociale au mouvement révolutionnaire. Ces propositions n’ont pas vocation à être originales, et ne peuvent être rendues plus précises que par la pratique et la production idéologique.
Nous n’avons aucune prétention à être le ferment de ce travail. Nous souhaitons par contre y contribuer à la hauteur de nos forces, avec les personnes qui prennent les enjeux révolutionnaires au sérieux