Lutte ouvrière et mouvement révolutionnaire en Iran.
À en croire les grands médias, et un nombre malheureusement trop élevé de militant·e·s de nos milieux, le prolétariat serait désormais absent de la scène internationale. Dans les relations internationales, les populations des pays sont présentées comme de vagues statistiques, souvent simplement au service d’un intérêt impérialiste autre. Jamais comme sujet actif. Dans la situation actuelle de tensions et de guerre au Moyen-Orient, plus de dix ans après le grand mouvement des masses arabes, la république islamique d’Iran s’est imposée comme un acteur majeur dans le jeu impérialiste. De son soutien à des milices chiites en Irak, au Hezbollah au Liban, au Hamas de Palestine ou aux Houthis au Yémen, jusqu’à ses frappes plus directes sur Israël et les bases américaines mais aussi contre les mouvements de libération nationale au Kurdistan et en Afghanistan, sa capacité à projeter son pouvoir politique par des voies militaires en fait une puissance régionale importante. Cependant, la vaste majorité des discussions sur l’Iran – que ce soit dans les médias ou parmi les gauchistes – ne présente l’Iran que comme la position géopolitique de sa classe dominante, oubliant les millions de travailleurs et travailleuses qui subissent ses politiques. Encore pire, trop nombreuses sont les personnes qui, face aux horreurs du colonialisme israélien ou à l’hégémonie américaine, prennent partie, à différents degrés de support et de critique, pour le régime des Mollahs. Pourtant, l’Iran connaît un des mouvements prolétariens les plus développés et avancés du XXIe siècle, dont l’ignorance ne peut qu’amener à des erreurs catastrophiques dans la stratégie internationale qui découle nécessairement d’une pratique elle aussi internationale. C’est cela que nous nous affairons à corriger dans les prochaines lignes.
Haft tapeh
« Mille collines » en perse.
Le plus vieux moulin à canne à sucre en Iran, une des premières installations industrielles du pays, modernisé mille fois. Aujourd’hui, c’est une des grandes raffineries de sucre de la région du Khuzestân, la principale région industrielle du pays. Outre le fait qu’elle possède presque toute la capacité sucrière de l’Iran, la région contient aussi l’essentiel de la capacité sidérurgique et la quasi-totalité des puits et raffineries de pétrole. C’est véritablement le cœur de l’industrie de la République islamique. C’est une région multiethnique, surtout connue pour être le lieu de vie de la minorité arabe et sunnite du pays, mais aussi d’une large proportion de Kurdes, d’Azéries, d’Arménien·ne·s, de travailleur·euse·s sans-statuts afghan·e·s et de réfugié·e·s baloutches. La police de la République islamique y maintient une discrimination particulièrement dure sur les groupes nationaux minoritaires, et le chômage y est de près de 40% (sur une moyenne nationale de 25%). Le chômage y est volontairement entretenu pour maintenir les salaires bas, particulièrement en limitant le déplacement de ses habitant·e·s arabes et en y concentrant par force des sans-papiers ou des réfugié·e·s.
C’est aussi de là qu’est partie la grève de masse qui mis à terre le régime du Shah dans les années 1970. Ce sont ces mêmes territoires que Saddam réclamait durant la guerre entre l’Irak et l’Iran. Bref, cette région est capitale pour la bourgeoisie iranienne – et une menace permanente pour le régime.
C’est dans ce contexte que la privatisation de Haft tapeh prend place en 2015. Le schéma des privatisations en Iran est relativement simple. Depuis le début des années 2000, la vaste majorité des entreprises privatisées sont vendues pour une bouchée de pain à de hauts gradés des « gardiens de la révolution », un groupe paramilitaire fasciste qui est la pierre angulaire du pouvoir des Mollahs sur le reste de la société iranienne. Haft tapeh connaît le même sort.
En Iran, la transformation d’une entreprise publique en une entreprise privée signifie une diminution massive de la qualité de vie pour ses salarié·e·s, la principale raison étant les arriérées de salaires. En effet, il est fréquent pour un ouvrier11 iranien de passer plusieurs semaines voire plusieurs mois sans être payé. C’est donc dans ce contexte qu’une grève se déclenche à Haft Tapeth en 2016, puis l’exercice politique est répété en 2017, 2018, 2019, 2020 et 2021. Il faut dire que Haft tapeh est une des seules usines à maintenir un syndicat clandestin, actif depuis au moins 2005. En plus, une tradition forte de direction de la grève par une assemblée générale quotidienne permet une mobilisation permanente des membres. Les grèves se radicalisent rapidement, multipliant les échauffourées avec la police et les gardiens de la révolution. En 2016, les grévistes forcent ainsi le directeur de l’usine à négocier devant toute l’assemblée générale – une pratique qu’il pourrait être intéressant de voir se multiplier ici aussi. En 2017, une revendication apparaît : celle de la formation de Shuraz, des conseils ouvriers, et de leur prise en charge de toute l’économie.
Eskmail Bakshi, porte-parole de l’Assemblée ouvrière a dit :
« Nous pouvons le faire nous-mêmes… Les ordres viennent toujours d’en haut, à partir de maintenant nous donnons les ordres d’en bas… Nous agissons collectivement, en conseil… les individualistes, les racistes, les nationalistes et les réactionnaires n’ont rien à faire dans nos rangs, notre alternative est l’organisation des conseils ouvriers. Nous décidons ensemble notre destinée collective, nous avons subi assez de répression. »22
La référence aux « conseils » est loin d’être nouvelle ou anodine. Ils furent des institutions importantes lors de la révolution iranienne de 1978-1979 avant la contre-révolution islamique, mais aussi pour l’éphémère république soviétique du Gilan (régions du nord de l’Iran) en 1919-1920. Le régime sait très bien que sa survie passe par l’exorcisme de ce spectre d’organisation politique ouvrière.
C’est pour cela que la répression s’abat durement sur les ouvriers et leurs alliés. Bakshi et Ali Nejati, un autre représentant syndical, ont été arrêtés et torturés, tout comme la journaliste Sepideh Qolian qui avait exprimé sa sympathie pour leur cause. En 2018, la grève se fait politique. Se joignant aux ouvriers des aciéries avoisinantes, la grève demande bien sûr des augmentations de salaire, mais aussi la nationalisation sous contrôle ouvrier de toutes les industries, la libération des prisonniers politiques ainsi que l’arrêt immédiat de l’intervention iranienne en Syrie.
La grève est un succès partiel, considérant l’ampleur des revendications, mais les ouvriers obtiennent les augmentations demandées et font libérer les prisonniers. Dans les années suivantes, les grèves se font toujours aussi militantes, et tissent des liens avec les autres forces d’opposition politique en formant des groupes d’entraide ouvrière durant la pandémie, en plus de grèves sanitaires. Pour tenter de calmer le jeu, l’usine est renationalisée en 2021, sans contrôle ouvrier, mais en améliorant tout de même grandement la situation des ouvriers notamment en régularisant le paiement des salaires.
Malheureusement pour l’État iranien théocratique, ce serait grandement sous-estimer un des groupes de travail les plus politiquement avancés de la région que de croire qu’il pouvait être acheté à si bas prix. En 2022, en plein soulèvement à la suite de l’assassinat de la jeune kurde Jina Amini par la police de la moralité, les ouvriers joignent leur grève à la lutte, avec leurs propres slogans : femme, vie, liberté, conseil ouvrier. Leur principal rôle dans le mouvement social sera leur tentative de massifier la grève en promouvant l’idée que la République islamique devrait être remplacée par une République fédérale des conseils ouvriers en rupture avec l’économie capitaliste. Haft Tapeh rejoint les luttes historiques des usines Putilov, la Fiat Mirafiori de Turin ou la Dodge Chrysler de Détroit comme un bastion de l’action prolétarienne révolutionnaire – et un exemple significatif pour tout·e militant·e préoccupé·e par les questions syndicales et d’organisation du travail.
Khuzestân coeur d’Acier
Aux ouvriers d’Haft Tapeh, il faut ajouter les ouvriers du groupe sidérurgique national iranien (Foolad, l’abréviation perse), largement influencés par cette action. Présents dans la même région, c’est en 2018 qu’ils les suivent dans la grève politique. Rapidement, les 4000 métallos s’organisent en conseil et adoptent une série de tactiques combatives. Perturbation de la prière du vendredi et attaque des imams fidèles au régime, expulsion des cadres et des chefs de l’usine, occupation de l’usine, des bureaux du patron, de l’administration locale et de la banque d’investissement du Khuzestân, le tout ponctué par des affrontements musclés avec les flics et les gardiens de la révolution. Le zénith du conflit arrive en 2020, alors que le propriétaire tente de vendre la machinerie et de délocaliser l’usine. Des patrouilles armées de travailleurs gardent l’usine jusqu’à ce que l’État renationalise malgré lui l’entreprise pour préserver les emplois. Leurs dernières grèves datent d’ailleurs de janvier 2024, prouvant qu’ils n’ont pas perdu leur capacité de lutter ni leur détermination, malgré les concessions qui ont été accordées.
Ces deux luttes deviennent de plus en plus des inspirations pour d’autres secteurs de la région. Prenons pour exemple les ouvriers du pétrole. En 2020, les ouvriers temporaires du pétrole, c’est-à-dire la majorité des travailleurs du secteur, mal payés et peu qualifiés, travaillant pour des agences de sous-traitance, ont lancé la première grève dans le secteur depuis la chute du Shah en 1979. Depuis, le secteur connaît des grèves chaque année, obtenant la régularisation des salaires non payés, des augmentations salariales et des mises en place de mesures sanitaires. Des comités ouvriers clandestins tentent de créer des conseils sur les lieux de travail et des tentatives de grèves politiques sont déclarées en 2022 pour supporter le soulèvement. Cependant, le manque de participation des ouvriers qualifiés, les mieux payés du pays, limite sévèrement le mouvement. De plus, la répression contre ces travailleurs est particulièrement brutale, même selon les critères tyranniques de la République islamiste. Plusieurs ouvriers furent abattus durant les manifestations, en plus des arrestations, des tortures et des mutilations judiciaires. Et pourtant, la répression n’est pas venue à bout du mouvement, en juillet 2024, une grève de 8000 ouvriers dans une grande compagnie de Pétrol s’est étendue à plus de 24 000 travailleurs dans 123 compagnies, principalement des sous-traitants, et semble bâtir des liens avec un important mouvement de chômeur qui prend forme à travers le pays. Le résultat de la grève est incertain, l’information filtrant difficilement à travers la répression de la dictature, mais elle démontre la vitalité des prolétaires dans ce secteur. D’ailleurs, le comité autonome clandestin d’organisation semble mieux implanté et encore plus présent dans les luttes, prouvant qu’il a non seulement résisté à la répression, mais s’est renforcé depuis le soulèvement. Autre exemple à garder en tête.
On estime que 60% des revenus de l’État iranien proviennent de la vente de pétrole brut. La réaction agressive de l’État ne peut être vue que comme un aveu de faiblesse. Si les prolétaires du pétrole arrivaient à atteindre le niveau d’unité et d’organisation pour paralyser leur secteur, les jours seraient comptés pour la contre-révolution khomeyniste.
SnapStrike
Bien sûr, nous ne parlons ici que des luttes dans une région. C’est toute la république islamique qui est traversée par la lutte de classes dans les dernières années.
Dans la capitale de Téhéran, ce sont les livreurs des plateformes de commande en ligne qui mènent le bal. L’application SnapFood, créée en 2016, est l’application de livraison de nourriture produite par la compagnie Snap, une firme capitaliste qui a comme modus operandi de créer des applications populaires, mais dans une version qui permette une surveillance directe de la part de la police de la république islamique. Snap c’est aussi l’importation du modèle de précarité propre aux plateformes en ligne. Heure instable, paiement aléatoire, un refrain qui nous est bien connu.
C’est dans ces conditions que le comité d’organisation des travailleurs précaires a vu le jour en 2018. Bien que le salaire minimum pour une livraison soit resté inchangé depuis 2016 (7000 tomans, 1.66$ us), l’application voulait le réduire de 30%. Le comité réussit à regrouper un nombre important de travailleurs via des groupes WhatsApp et Télégrammes, permettant une mobilisation importante qui fait reculer la start-up. C’est depuis la base de l’organisations des travailleurs du secteur qui ont réussi à organiser quatre autres grèves jusqu’en 2022, permettant plusieurs gains, et allant jusqu’à piquetter le quartier général de l’entreprise, un geste complètement illégal en Iran.
Cette politisation les amènera à jouer un rôle actif dans le soulèvement suite au meurtre de Jina Amini. En effet, la mobylette et le sac de conservation thermique Snapfood étant devenus un déguisement utilisé par la brigade de la moralité et autres forces de répression, les travailleurs des plateformes se sont donnés pour mission de dénoncer les flics infiltrés aux manifestant·e·s. Notamment, l’application permet à un livreur de se mettre visible sur une carte en ligne. Durant les manifestations, l’ensemble des livreurs le faisaient, permettant à tout manifestant avec un cellulaire de différencier un flic en civil d’un travailleur précaire et de dispenser la justice prolétarienne directement avec l’implacable demandé par la situation. Ajoutons à cela l’utilisation de leur mobilité pour déplacer des manifestants blessés vers les hôpitaux, faire de la reconnaissance ou contre-manœuvrer : les livreurs de Snapfood sont devenus un pilier important du soulèvement dans la capitale.
Jin, Jiyan, Azadî
Il faut aussi parler d’un développement historique, la première grève d’ouvrières depuis la chute du Shah. En 2022, durant le soulèvement, 300 femmes, ouvrières de l’automobile pour un sous-traitant d’Iran Motors, firent grève, demandant des augmentations de salaires et la rémunération du temps supplémentaire. Cette grève dura peu de temps et fut une défaite, mais elle est significative car elle est la première grève faite par des travailleuses en Iran depuis l’établissement du régime islamique, quelques mois à peine après que l’emploi de femmes dans l’industrie lourde soit légalisé, et en plein milieu d’une rébellion féministe de masse. Son importance doit être soulignée, car cette grève commence déjà à être émulée et les travailleuses iraniennes se sont engagées, depuis 2022, dans une série de luttes.
La plus importante prend place encore au moment d’écrire ses lignes : le plus large mouvement de grève des infirmières du pays est en cours. Dans plus de 50 villes, une grève contre la surcharge de travail des infirmières a été déclarée. Cette mobilisation répond à la la mort de Parvaneh Mandani, une infirmière morte d’épuisement sur le plancher d’un hôpital le 2 août dernier. Démontrant un haut niveau de coordination et d’organisation au niveau nationale, cette grève a aussi comme particularité de s’attaquer plus ouvertement à l’apartheid de genre du régime. Les infirmières occupent ouvertement des espaces ségrégués dans leurs manifestations, déclenchant une répression violente, en particulier à cause d’un slogan demandant aux imams de prendre soins de leurs patients pendant qu’elles font grève.
Les travailleuses de la santé semblent aussi vouloir se coordonner avec d’autres secteurs, laissant planer la possibilité d’une véritable unité d’action du prolétariat iranien, qui pourrait être la clé pour déstabiliser la république islamique.
De Téhéran à Montréal
Le prolétariat iranien, en ce moment, développe des formes d’auto-organisation qui dépassent les simples luttes économiques, mais qui les préparent aussi à la prise de contrôle de toute la société. Bien que les expériences passées pointent que la simple constitution en conseil ne soit pas suffisante en soi pour constituer une victoire révolutionnaire, nous ne pouvons nier qu’il s’agit d’un développement important pour toute notre classe. C’est pour cela que toute personne révolutionnaire sérieuse se doit de s’informer sur mouvement ouvrier iranien.
Regarder les activités de la classe ouvrière iranienne, c’est aussi poser des questions concrètes pour nos mouvements ici. Quand des sections du mouvement propalestinien supportent l’Iran parce que son présumé anti-impérialisme rentre en contradiction avec le colonialisme israélien, ou encore endossent le Hezbollah libanais, malgré leur action contre le mouvement ouvrier libanais et les révolutionnaires syriens, elles prennent concrètement position contre ceux et celles qui sont à l’avant-garde de la lutte pour l’émancipation dans la région. Notre solidarité envers le peuple palestinien doit aussi être un moment pour bâtir notre autonomie en tant que classe, pour dépasser la nécessité de dépendre des groupes capitalistes et des États-nations pour agir sur la politique internationale. Cela veut aussi dire prendre au sérieux notre autonomie politique et idéologique en tant que révolutionnaire dans les mouvements sur des questions internationales. Cela veut dire combattre l’influence de la petite bourgeoisie cléricale et académique dans nos campagnes de solidarité. C’est s’afficher clairement comme communiste révolutionnaire en son sein. C’est comprendre que nos luttes ne font sens que si elles s’approfondissent et se relient entre elles.
Louis-Antoine
Ce texte est dédié à Sharifeh Mohammadi, militante ouvrière condamnée à mort pour sa participation au soulèvement de 2022. Nous vous invitons tous à faire pression pour sa libération.
- Le masculin est utilisé, car les entreprises sont ségrégées par genre en Iran. D’ailleurs, les femmes n’avaient pas le droit de travailler dans l’industrie avant 2022. ↩︎
- Traduit par l’auteur de la source ici présente https ://slingerscollective.net/dictating-rules-from-below-the-re-emergence-of-workers-councils-in-iran ↩︎