Tu vois quand tu veux…

Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches
Le fiel des envieux et la bave des lâches !

Il y a quelques années le texte « Pourquoi tu cours ? » était publié sur le site Montréal Contre-info à la suite de la manifestation anticapitaliste du 1er mai 2022. Il nous semble intéressant de revenir aujourd’hui sur ce qui avait été écrit pour voir en quoi la situation a changé dans les différents évènements à prétention combattive, notamment les 15 mars, les 1er mai et le mouvement de solidarité avec la Palestine. Disons-le d’emblée : pour en avoir discuté avec un certain nombre de camarades, il nous semble que les choses vont globalement en s’améliorant. Cependant, personne ne peut se reposer sur ses lauriers : de nombreux efforts restent à faire pour que le mouvement révolutionnaire devienne une véritable force de frappe en manifestation. Et ce sans même parler d’être une menace crédible pour l’État !

Cohésion et uniformisation

On peut tout d’abord constater une amélioration indéniable dans la façon dont les gens maintiennent leur anonymat en manifestation. On observe une plus grande uniformité qu’auparavant, notamment chez les nouvelles personnes qui nous rejoignent. Les habits de pluies, lunettes de piscine, cagoules en t-shirt, jeans, sacs Décathlon™ sont de plus en plus communs et participent à rendre notre identification plus difficile en homogénéisant nos apparences. Fait amusant : on nous a rapporté avoir entendu des policiers essayer d’identifier une personne en décrivant ce même sac Décathlon™. Nous leur souhaitons bien de l’amusement à identifier quelqu’un avec ce genre de détail. Il faut ici saluer le travail de Première ligne qui a participé à populariser cette pratique. En dehors de certains réfractaires au changement, ou qui ont des habitudes trop ancrées dans « la fois où ils ont fait quelque chose en 2012 et 2015 », nous serons sans doute bientôt capables de constituer de véritables black bloc, solidaires, combattifs et uniformes.

Un autre élément à saluer est la plus grande acceptation du contact physique avec la police. Là où les « insu » d’un soir tendent à lancer trois cailloux sur une vitre puis à disparaitre de la manifestation, nous laissant gérer les pots cassés (sans mauvais jeu de mots aucun), les nouvelles générations n’ont pas la même peur de la police. Que ce soit dans les manifestations ou dans les actions pro-palestiniennes, on observe une bien plus grande solidarité qu’avant et des militant.e.s capables de tenir la ligne, d’accepter le contact, voir la violence de nos ennemis. Ceci vient malheureusement avec un plus grand nombre de blessé.e.s, et il faut prendre bien soin de nos ami.e.s après ces moments de confrontation. Cependant, il faut cesser de mentir aux gens ; celles et ceux qui pensent que la révolution se fera sans violence devraient partir du milieu dès maintenant s’ils et elles trouvent que ce danger est déjà trop grand. Notons aussi que les actions organisées par les tendances individualistes en soutien avec la Palestine, tout en étant moins réprimées directement, ont parfois simplement abandonné des camarades à la merci de la police, notamment lors d’une action de blocage d’une voie de chemin de fer. Fort heureusement des camarades, anarchistes ou non, ont montré une bien plus grande détermination et solidarité, comme au port de Montréal ou autour des campements. Nous devons toujours préférer au « chacun pour soi » le slogan des camarades italiens du No Tav : « On part ensemble, on revient ensemble ». 

À un plus petit niveau, nous avons assisté à de nombreux gestes de solidarités et d’entraide dans des moments de conflits et de confrontation, choses que l’on voyait bien moins avant. Il est en train de devenir naturel pour toute une génération de camarades de s’accrocher les un.e.s aux autres quand la police se rapproche, essaye de nous arrêter, nous frappe et nous gaze. Nous nous sommes ainsi retrouvés bras-dessus, bras-dessous avec des personnes avec lesquelles nous avions des conflits, solidaires face à la violence policière. C’est évidemment ainsi qu’il faut agir face à la répression et ces élans sont à saluer. La répression et la violence forge le caractère des gens qu’elle ne brise pas et comme dit Vald, « Pour l’unité, faut des ennemis communs ». Saluons encore le travail de Première ligne, dont les formations de service d’ordre et de déplacements collectifs ont aidé à relancer cette façon de faire dans le milieu. Notons d’ailleurs que des gens se sont mis à donner des formations très similaires peu après avoir reçu celle de PL, les grands esprits se rencontrent. Ici aussi, les théories des anarchistes désorganisés qui craignaient l’arrivée d’anarcho-staliniens ont prouvé leur inanité : PL a renforcé le mouvement.

Trancher dans le vif

Nous discuterons dans de prochains textes des problèmes qui demeurent dans le militantisme révolutionnaire, dans la rue et ailleurs. Cependant, on peut diviser ces problèmes en deux catégories qui s’alimentent : idéologie et organisation. Nous identifions en effet plusieurs dérives idéologiques anarchisantes qui nous maintiennent dans l’impuissance. La tendance anti-organisationelle (individualiste anarchiste « insurrectionnaliste »), les partisan.e.s du flou idéologique dans l’espoir d’une stratégie de composition mal maîtrisée, l’anarchisme nébuleux, communautaire, et syndicaliste qui attend passivement une prochaine étape qui ne vient jamais. De ces différentes tendances idéologiques dérivent des conceptions organisationnelles spécifiques, qui ont toutes démontré leurs limites et échecs de façon plus ou moins évidente, et qui semblent aujourd’hui encore se répéter ad nauseam dans tous les événements d’organisation, rassemblements et autres regroupements.

Si nous revenons incessamment sur ces enjeux, qui ont leur influence autant au niveau théorique que dans la rue, c’est qu’ils sont aussi notre problème, notre responsabilité, notre devoir. Nous parlons ici spécifiquement de réussir à constituer une réelle force révolutionnaire, pas de simplement continuer à entretenir un milieu. Ce qui est cependant intéressant – c’est-à-dire digne d’intérêt sociologiquement, et non utile – c’est qu’au Québec, il est possible d’adhérer idéologiquement ou d’être influencé.e par une de ces tendances et de rejoindre des conceptions organisationnelles qui n’y sont pas associées, voire qui y sont carrément opposées, ce qui complique de beaucoup l’analyse et les discussions. Nous ne développerons pas plus ici, mais pour pouvoir dépasser un certain stade, il nous faudra trancher le noeud gordien liant idéologie et organisation.