Mon premier black bloc

Pratique et histoire des autonomes allemands

Article originalement publié dans PL-1, mars 2023

La tactique du Black Bloc a connu de nombreuses évolutions depuis son apparition en Allemagne au cours des années 1980. À l’époque, le mouvement autonome1 s’empare de cette tactique pour se défendre contre la police et pour se protéger de la répression lors des manifestations. Casques de moto, vestes de cuir, gants, barres de fer et lance-pierres étaient alors plus communs que le noir uniforme des imperméables d’aujourd’hui. Le Bloc est alors une masse solide, mais sa force principale repose sur sa capacité de confrontation groupée autant que sur l’anonymat relatif de ses participant·e·s.

La féroce répression policière et judiciaire est directement à l’origine du Black Bloc qui apparaît comme une nouveauté tactique devant ce problème spécifique. La criminalisation du mouvement, l’intense répression et le reflux de la vague révolutionnaire depuis les années 1970 font qu’il est plus difficile aujourd’hui de sortir casques et barres de fer. Pour s’adapter à cette situation, le mouvement autonome allemand a raffiné ses tactiques de rue en y implémentant des bannières et en améliorant l’anonymat des personnes au sein du Bloc. Aujourd’hui encore, la police allemande conserve cette habitude de maintenir la pression sur les manifestant·e·s. Les forces antiémeutes enserrent généralement la manif, se tenant à distance d’un bras des premières lignes de camarades. Il est alors très difficile de se sentir en sécurité et de mener des actions tant sont grandes la surveillance et la rapidité de réaction des policiers.

Pour empêcher que la police puisse arrêter facilement des militant·e·s ou disperser la manifestation, les autonomes allemand·e·s ont commencé à couvrir l’entièreté des cortèges par de longues séries de bannières. L’objectif derrière cette tactique est de ne laisser aucun point d’entrée possible pour les forces de l’ordre dans le Bloc. Les bannières de côtés sont ainsi souvent fixées sur de longues cordes qui encadrent le cortège et en assurent la cohésion. Il faut aussi ajouter à cela que les groupes de camarades se placent en lignes compactes à l’intérieur du Bloc et se tiennent solidement les un·e·s aux autres. Ceci permet de mieux résister aux charges policières, la police allemande comptant en effet beaucoup sur l’effet psychologique d’un choc intense, très brutal et impressionnant pour briser toute résistance.

En ce qui a trait aux tactiques d’habillement favorisant l’anonymat, les tenues des camarades plus disparates – les cagoules et les masques de qualités variées ainsi que les traits distinctifs peu camouflés – ont dû être révisés avec le renforcement de la surveillance, notamment l’utilisation de la vidéo par la police. Aujourd’hui l’attention portée à l’habillement est devenue majeure. Les camarades ne se contentent plus simplement de tenues noires ; les habits sont souvent exactement les mêmes d’une personne à l’autre, surtout au sein d’un même groupe politique. Les vestes imperméables et autres coupe-vent sont notamment très utilisés pour leur légèreté, leur facilité de dissimulation et leur capacité à couvrir d’autres vêtements. Il faut ajouter à cela que sous ce noir, les camarades portent généralement des couleurs bigarrées ou des habits d’une très grande normalité. Ceci permet de compliquer drastiquement l’identification et les arrestations post-manifs. Certain·e·s vont même jusqu’à changer de chaussures. Ceci est notamment rendu possible par la grande solidarité du Bloc et la forte discipline collective. Il n’est ainsi pas rare que le Bloc se forme et se disperse collectivement ; les banderoles se lèvent, les parapluies sortent, les camarades se changent et vice-versa. Sans cette solidarité et cette discipline collective, les blocs allemands n’auraient certainement pas le même impact. Le Black Bloc est avant tout une pratique collective, avant d’être un enjeu de pratiques et d’habillement individuel.

Émulations et tentatives de reproductions tactiques

Sous bien des aspects, la tactique du Black Bloc n’a pas pris la même forme dans d’autres pays. Si on considère que le rôle du Bloc est de protéger les participant·e·s collectivement contre la répression, il est très rare d’en voir un en dehors d’Allemagne. Les cortèges de tête français avec leurs bannières renforcées sont ce qui s’en rapproche le plus. Cependant, le manque de cohésion du cortège, les formes d’organisations policières et la très forte détermination nécessaire pour aller au contact des flics en petit groupe font que ces tentatives ont souvent été des échecs. La police arrive généralement assez bien à contourner, à isoler la banderole des autres, ou à disperser ces groupes réduits par la violence du choc. Ces banderoles sont généralement plus utiles pour nous protéger des projectiles policiers, ce qui est déjà une bonne chose.

Ailleurs dans le monde, notamment en Grèce ou en Italie, mais aussi en Amérique du Nord, le « Bloc » se réduit essentiellement à la question de l’anonymisation. Le Bloc est en réalité surtout une masse de gens en noir – une collection d’individu·e·s ou de groupes de tailles variables – souhaitant mener des actions ou aider à ce que des camarades en mènent. On est loin du Black Bloc comme forme d’autodéfense collective. Ceci ne signifie pas que ces formes d’organisation ne soient pas valables tactiquement, mais parler de Black bloc relève d’un abus de langage provenant des médias, plus que d’une réalité. Nous utiliserons malgré tout ce mot dans le reste du texte à des fins de simplicité étant donné que tout le monde l’utilise. Quand nous parlerons de Black Bloc par la suite, nous entendrons par là une simple manifestation combative où les gens s’habillent en noir pour se protéger. Le contexte explique évidemment largement que la forme allemande ne se soit pas généralisée ; cependant, nous aurions beaucoup à apprendre de leurs pratiques et certaines tactiques sont clairement reproductibles ou utiles dans notre contexte montréalais.

Conseils pratiques

L’objectif de ce texte est de présenter le contexte et l’histoire de la tactique du Bloc, et donner des conseils aux nouvelles et nouveaux camarades, qui sont actuellement obligé·e·s de se former seul·e·s à force de participer aux manifestations.

Commençons par souligner que participer à un Black Bloc n’est en rien un gage de radicalité, ni un passage obligé. Cette conception étrange pousse certaines personnes à tenter d’en former dans les moments les plus incongrus, même quand nous n’avons pas les forces, ou que la situation ne le réclame pas. Ceci a clairement des effets contre-productifs en attirant inutilement l’attention de la police sur nous. Qui plus est, cela nous sépare des autres manifestant·e·s à des moments où nous devrions aller vers elleux pour diffuser nos idées.

Nous souhaitons aussi insister sur le fait que les gens qui ne se sentent pas capables de rester lorsque la confrontation commence devraient s’abstenir de participer. Le Black Bloc ne devrait pas être un jeu de rôle. Compter sur un nombre de personnes qui ont l’apparence d’être dans le Black Bloc mais qui ne tiendront pas dès les premières lacrymo donne un faux sentiment de force et nous trompe sur nos propres capacités. Il est normal d’avoir peur de la police, mais si on ne se sent pas à l’aise de rester, il vaut mieux s’abstenir. Il sera toujours temps de participer lorsque vous vous sentirez en confiance, notamment en venant avec un groupe de camarades qui pourront vous rassurer et protéger vos arrières. Pour aider à ce que de nouvelles personnes comprennent un peu mieux les tenants et aboutissants, nous allons maintenant fournir quelques conseils pratiques issus de notre expérience.

  • Ne jamais être seul·e dans le Bloc. Une manifestation combative comporte des risques. Venir avec un groupe de camarades et former des binômes/trinômes est une bonne façon de réduire ces risques. Il est important de ne jamais vous séparer de ces camarades et de rester en tout temps à une distance de bras, maximum. S’il faut courir, prenez la main, l’épaule, ou le sac de votre binôme et alignez-vous sur le rythme de la personne la plus lente. Si possible, entrainez-vous à courir en groupe. Il peut être utile de décider d’un mot à crier – évitez de crier les prénoms – pour tout votre groupe si un mouvement de foule venait à vous séparer pour vous aider à vous retrouver. Un signe de la main peut aussi être utile pour repérer vos ami·e·s.
  • N’amenez rien que vous n’êtes pas prêt·e·s à abandonner sur place. Ceci comprend les choses qui ne devraient pas tomber aux mains de la police. Il est possible de n’amener qu’une pièce d’identité et une carte bancaire, ou idéalement de l’argent comptant.
  • Ne consommez pas de drogues y compris l’alcool avant de venir et n’apportez pas de drogues illégales en manifestation. Une manifestation n’est pas une fête ni une promenade, encore moins si vous vous attendez à de la répression. Vous devez rester en contrôle de vos moyens ; l’adrénaline et la peur sont déjà des éléments suffisamment déstabilisants et potentiellement dangereux pour ne pas rajouter une inconnue supplémentaire à l’équation. Si vous devez absolument apporter des médicaments, ayez avec vous la prescription.
  • Ne courez pas inutilement et ne criez pas pour rien. Sachez contrôler votre stress et ne le communiquez pas inutilement au groupe. Restez proches de vos camarades pour vous aider à gérer la peur et l’adrénaline. Maintenir un contact physique avec elleux ou avec les personnes les plus apeurées peut être bénéfique (main sur l’épaule, clin d’œil, hug, etc). (voir à ce sujet l’article « Mais pourquoi tu cours ? » Revue Première ligne, no 1)

Comment s’habiller

Certains de nos conseils sur l’habillement sont parfois contraires à ceux donnés par d’autres camarades visant un niveau de sécurité très élevé, destiné à des actions de grande envergure. Nous présentons ici des conseils pour une personne qui souhaite se rendre en manifestation dans le Black Bloc sans avoir planifié une action particulière, mais qui entend se défendre et qui jettera peut-être quelques projectiles si l’occasion se présente. La planification d’actions de plus grande envergure devrait nécessiter un sérieux qui dépasse les recommandations de cet article.

Selon nous, l’objectif n’est pas que la police ne puisse pas savoir que vous étiez à la manifestation. Dans la plupart des cas, une enquête approfondie pourrait vraisemblablement le démontrer. L’enjeu est que la police, et surtout la justice, ne puisse pas vous rendre responsable de telle ou telle action illégale. Pour cela, il est nécessaire d’avoir la plus grande uniformité possible au sein des manifestant·e·s. Le noir est loin d’être un élément suffisant pour assurer votre sécurité. Les habits ont beau être noirs, ils sont souvent de tailles, de formes et de conceptions très variables. Le noir ne sert ainsi pas à grand-chose si vous portez des patchs, des marques, ou autres signes distinctifs qui vous singularisent. Nous recommandons l’usage d’un vêtement de pluie large, le port d’un jean bleu banal ou d’un surpantalon de pluie. Il est aussi nécessaire de vous munir d’un sac à dos, de chaussures non distinctives, de gants et d’un t-shirt noir pour vous masquer (voir l’encadré).



Berneri